Le matin, je vais au boulot en rickshaw, mais le soir, je reviens à pieds. Je mets environ 25 minutes, mais avec le trafic ça ne serait de toute façon pas plus court en rickshaw, et puis c'est agréable de marcher, de profiter de l'ambiance des rues, c'est une vraie expérience, à chaque fois différente, qui permet de mieux connaitre le pays et qui renvoie souvent à des questions de société beaucoup plus larges.
Hier soir, il faisait déjà nuit quand je suis partie. Je suis passée faire quelques courses alimentaires, j'ai trainé un peu devant les boutiques colorées de salwar kameez et de saris, j'ai slalomé entre les voitures et les rickshaws et j'ai longé les étals de nourriture. J'ai été poursuivie par un groupe d'enfants mendiants. J'ai retenu ma respiration en passant près du marché, où les relents de viande et de fruits qui pourrissent prennent à la gorge. J'ai évité deux vaches qui étaient couchées au milieu du trottoir, la veille c'étaient deux moutons.
Et puis je suis arrivée dans mon quartier. J'ai longé le petit parc où j'ai joué au cricket avec les enfants deux jours après mon arrivée. Je suis passée devant les bâches tendues tout le long de la grille, qui servent d'abris de fortune à plusieurs famille. Je ne sais pas combien ils sont à vivre ici, peut-être une vingtaine? Je vois rarement des hommes, toujours des femmes en saris au sourire discret et des enfants qui me saluent avec un sourire franc chaque fois que je passe. Ce soir c'était l'heure du repas, ils étaient regroupés en petits groupes autour de mini feux.
Et puis j'ai tourné dans ma ruelle qui donne sur le lac. Je suis passée devant le carré de tôles ondulées, version un peu plus élaborée des abris de fortune. Ici je ne vois généralement que des hommes, et quelques enfants. Et un ou deux rickshaws. Ils ont des cloisons, des bancs, des tables, ils sont plus organisés. Trois jeunes me saluent en bangla, je leur réponds, ils sont ravis. Les bengalis adorent qu'on essaie de parler bangla. Et moi aussi :)
Et j'arrive enfin à mon portail, le gardien me reconnaît et ouvre la porte. Nouvelles salutations en bangla, puis je monte. 5eme étage, les deux serrures, la lumière, la douche. Je suis en nage.
Et puis me voilà, sur mon canapé, depuis mon salon au 5eme donnant sur le lac, à écrire cet article. La vue est géniale, et toute une série d'aigles ont élu domicile dans les arbres juste devant la vitre, c'est magique, l'autre jour ils étaient une bonne douzaine à tournoyer, et j'ai l'impression qu'il y a des jeunes...
Bref, on n'a vraiment pas tous les mêmes chances dans la vie... Je dirais que notre appart n'est pas particulièrement luxueux, mais par rapport à quel standard? par rapport aux tôles ondulées? ou aux bâches près du parc? ou par rapport à certains autres expats? ou à notre vie en France? ou par rapport à la jeunesse dorée du Bangladesh, que j'ai déjà croisée aussi et qui a bien plus de moyens que nous? ceci dit, on a tout ce qu'il faut et on est dans un quartier dans lequel la classe moyenne des bangladeshis n'a pas les moyens de vivre. Et on a une dame qui vient faire le ménage.
Que faire? Est-ce choquant? Mais en même temps pour tenir sur la durée ici, on a besoin d'un certain confort. Par rapport à la femme de ménage, deux arguments: je fais mon ménage toute seule en France, alors pourquoi le faire faire par quelqu'un d'autre ici? Oui mais ça fait de l'emploi local et ça favorise l'autonomisation des femmes dans un pays où la condition féminine est difficile... Alors quoi? bien? pas bien?
Et par rapport à l'écart de niveaux de vie, vaut-il mieux rester en France? On en revient alors à la question du bienfondé du développement et de l'humanitaire, du néocolonialisme etc (attention je généralise à l'humanitaire mais je ne considère pas que ce que je fais soit de l'humanitaire, par contre oui c'est une forme de développement). Et parlons des salaires tiens! grand débat!
Je suis preneuse de vos commentaires là-dessus! Les humanitaires et les autres!
Je n'ai pas vraiment de réponse, j'aurais tendance à dire que tout est une histoire de comportement. de respect de la culture, de tentative d'adaptation. L'appart, c'est une chose, c'est chez soi, c'est le soir en rentrant du boulot. Je considère que si on fait un effort d'adaptation toute la journée tous les jours, alors oui on a surement besoin de sa bulle de confort le soir. Le tout est de ne pas tomber dans le piège de s'enfermer dans sa bulle dorée, comme certains expats qui sont là depuis longtemps. et de ne pas profiter du système et du fait de vivre dans un pays pauvre pour s'enrichir.
Il y a des signes qui ne trompent pas et qui montrent qu'il est grand temps de rentrer. Je vais caricaturer et pourtant j'ai déjà rencontré des gens comme ça - en à peine trois semaines ici - : "moi je prends mon chauffeur et ma voiture perso, parce que je ne veux pas marcher, et qu'il fait trop chaud dehors. et que les rickshaws c'est dangereux. et puis je ne porte pas la tenue locale, parce que je suis étranger, alors les gens comprennent que ce n'est pas dans mes habitudes. et je ne porte pas mon sac en bandoulière, sinon on risque de me l'arracher et de me trainer par terre jusqu'à ce que la lanière cède. Et puis le soir je vais dans les clubs internationaux, parce que je veux boire de l'alcool et nager dans la piscine. Avec des expats. et dès que j'ai trois jours de congés consécutifs, je pars en Thailande me ressourcer. Et puis surtout qu'est-ce que je râle à propos de ce pays..."
aaaaah grand débat! A vos claviers, j'attends vos réactions, critiques, exclamations, questions etc!
Pour la femme de ménage c'est une grande étape!!! Mais moi perso je pense que non seulement c'est pas une honte mais en plus je pense même que c'est bien. Tout d'abord il faut dire ce qui est, c'est pas parce qu'on fait le ménagé en france qu'on AIME faire le ménage donc argument numéro 1... faut arrêter de se mentir mais c'est cool un femme de ménage!!
RépondreSupprimer2. Ca crée un emploi local
3 la grande question... Combien on la paye??? Faut surtout pas la payer avec notre référence occidentale de salaire (genre un sic français) parce que c'est deconnecté des réalités locales et tu crée une dépendance négative. Quand tu pars, que deviens la personne qui ne voudra plus jms travailler pour une autre pers qu'un blanc? Moi je trouve que faut se renseigner sur le salaire local et payer la fourchette haute.
4 c'est une vrai opportunité sanitaire car meme si tu payes la pers pas très cher selon tes critères, en cas de maladies, de grossesse, de maladies des enfants, il y a de grandes chances pour que tu finances les médicaments. A toi ca te fera plaisir car ca ne représentera pas une grande somme et pour la famille, ce sera une vraie chance....
Bref pour la femme de ménage, je suis déjà passé par ces réflexions. Pour l'apprt je suis plus mitigée... Quand on travaille on a besoin de plus de confort qu'en voyages sinon on craque. Ce que l'on voit la journée est dur à gérer moralement et c'est super important de rentrer dans un appart dans lequel on se sent bien. Mais d'un autre cote un appart de blanc ca veut dire un quartier de blanc et ca veut dire être en décalage. Pkoi serait mieux seul mais avec le confort que sans confort mais dans constamment entouré de la pop locale....???
Grande question...
Si ta conscience te démange trop à l'idée d'avoir une femme de ménage, rien ne t'empêche d'arrêter d'avoir recours à ses services, mais dans la mesure où tu la paies correctement, c'est juste un emploi, comme celui du conducteur du rickshaw ou des commerces où tu fais tes courses. ;) Le confort, c'est, je crois, quelque chose de très abstrait, qui dépend aussi de ce que tu as "à côté" (boulot, entourage, bonheur tout simplement). Ce n'est pas la femme de ménage qui fait que tu es heureuse ou pas au Bangladesh c'est, au-delà du dépaysement et de la nouveauté qui généralement s'estompent au bout de quelques semaines/mois selon les personnes, le fait que ton boulot soit intéressant, que tu t'y sentes bien, que tu arrives à avoir une vie sociale épanouissante et que gérer la distance par rapport à ce(ux) que tu as laissé(s) en France ne te pose pas de problème. Le jour où cet équilibre, pour une raison ou pour une autre, est remis en cause, c'est là qu'il faut se poser la question du retour (ou du départ vers un autre pays !) ! Bises !
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