On m’avait prévenue, dans le monde du développement, tout
n’est pas tout noir ou tout blanc. Tout n’est pas rose non plus, et bien qu’on
nous en fasse voir de toutes les couleurs, au final ca se decline plutot en
nuances de gris, tirant alternativement vers le clair ou le foncé selon le
moral du moment. La vie au Bangladesh, c’est pareil. Mais ca ce sera un autre
article. Restons sur le développement pour le moment.
On arrive la, dans un pays en developpement, tout jeune
et tout plein d’espoir de changer le monde, d’avoir un reel impact, de faire
quelque chose d’utile, etc etc. Ben oui, ca fait un peu cliché, mais c’est un
peu vrai quand meme. On a entendu toutes sortes de chose savant de partir, du
tres bon, du bon, du mauvais, du tres mauvais. On se dit qu’il faut se faire sa
propre opinion, sa propre experience. Et on se lance.
Et petit a petit on se rend compte qu’il y a du tres bon,
du bon, du mauvais, et du tres mauvais. Mais pas que. Il y a aussi le pas trop
frustrant, le frustrant et le tres frustrant. Et puis il y a le pas
satisfaisant, le passablement satisfaisant, le satisfaisant, et le super
satisfaisant. Celui la en plus il est super encourageant. Mais faut pas vous attendre
a le trouver tous les jours.
En moyenne on reste dans le positif, quand meme. Mais on remarque
progressivement toutes ces incoherences du monde du developpement, qui agacent,
enervent, enragent, decouragent, et qui quand on reste trop longtemps finissent
par laisser indifferent. La, ca devient grave, il faut changer de métier, de
pays, voir autre chose. Ouf, j’en suis pas la et j’ai bien l’intention de ne
pas y arriver. J’aime mon boulot, je crois toujours pouvoir reussir a en faire
quelque chose d’utile, mais quand meme, il y a tous ces petits trucs qui agacent,
qui genent ou qui questionnent.
Par exemple, en vrac:
Ø
les gens qui ont un budget tellement grand pour
leur projet qu’ils cherchent desesperement a trouver un moyen de depenser leur
argent avant la fin de l’annee, parce que le donneur veut pouvoir mettre dans
son rapport d’activites qu’il a investit tant et tant dans X pays, pendant que
toi tu galeres a essayer de faire plein de choses et a compter tes centimes
pour verifier que ton budget le permet…
Ø
Les gens qui gagnent tellement que ton budget
sur trois ans pour l’ensemble de ton projet ne suffirait pas a payer leur
salaire pour un an, et en parallele les gens qui gagnent tellement peu a
travailler sur des projets de plusieurs millions qu’ils deviennent blases et se
demandent ou est la logique.
Ø
Les gens qui redigent des projets de
developpement sur des pays dans lesquels ils n’ont jamais mis les pieds, et qui
pensent tout connaitre de la situation locale
Ø
le donneur qui au bout d’un an se dit que
peut-etre en fait finalement on pourrait changer de villages? Non?
Ø
les 100000 intermediaires a different niveaux, dans
different pays et sur different fuseaux horaires, qui vont mettre leur nez dans
dans tes documents et donner leur accord avant que quoi que ce soit ne soit
approuvé, sauf qu’ils ne sont jamais d’accord entre eux.
Ø
Les lenteurs administrative en general, qui vous
font demander si votre projet aboutira un jour et si ce que vous faites sert a
quelque chose.
Ø
La multiplication de projets
dans les memes zones et sur les memes thematiques mais l’absence presque complete
de coordination entre chacun; et dans le meme style, la multiplication de
rapports sur des themes vus et revus, qui soit se basent tous sur le seul et
meme rapport et fournissent les memes données pendant les 15 ans qui suivent,
soit pretendent qu’ils sont les premiers a avoir une idée pareille et ne
prennent meme pas la peine de lire les rapports preexistants.
Ø
Les gens qu’on embauche et qu’on paie des salaires
completement extravagant parce qu’ils ont un tres bon CV mais qu’au final on se
demande a quoi ils servent.
Ø
Les “beneficiaires” (berk on n’aime pas ce mot,
ca fait assisté de l’humanitaire) qui vous disent “ah parce qu’il faut qu’on
travaille nous aussi? On pensait que vous alliez payer des gens pour venir tout
faire a notre place dans notre village” (veridique, mais heureusement mais generalisé,
seulement malheureusement ca fait aussi partie de la réalité)
Bon, je vous dis ca, mais n’allez pas croire que je suis
déprimée, découragée, dégoutée. Ok, parfois un petit peu. Mais ca passe de
nouveau, et on continue. J’ai encore de l’energie en stock, et puis je refais
le plein d’energie a chaque fois que je vais dans les villages. Malgré tous ces
désagréments, je continue de voir la pertinence de certaines initiatives, le
besoin pour certaines activités, la motivation de certaines personnes, le
bien-fondé de certains projets.
Tout ce que je dis, c’est qu’il faut voir la réalité en
face. Tout n’est pas rose. La chose la plus importante, c’est de ne pas
generaliser, parce qu’il y a toujours du tres bon, du bon, du mauvais, et du
tres mauvais. Et la deuxieme chose la plus importante, c’est la patience. Tout
vient a point a qui sait attendre. Et selon les pays, il faut savoir attendre
plus ou moins longtemps, c’est tout…