Je suis sur le terrain avec une amie que j’ai embauchée comme consultante
experte pour m’aider à mettre en place un système de suivi et évaluation de mon
projet et plus particulièrement de la façon dont il contribue a améliorer la
capacité d’adaptation des villageois au changement climatique (présent et à
venir). Le
procédé en lui-même est très
intéressant, on développe ce qu’on appelle une « theory of change »,
qui consiste à identifier avec les villageois (des groupes d’hommes et
de
femmes séparément) quel est leur rêve, leur objectif pour leur
communauté dans
10 ans, puis on identifie étape par étape ce qui doit être fait pour
atteindre
cet objectif, quels indicateurs permettemt de mesurer ce changement et
comment le changement climatique affecte tout ca et doit etre integre a
tous les niveaux (pour faire simple). Ce procédé est généralement
développé au début d’un projet pour
identifier les activités à mettre en place en fonction des interets et
problemes reels identifies par les communautes elles-memes, ici on s’en
sert
comme une sorte d’évaluation mi-parcours pour s’assurer que le projet se
concentre sur les bons éléments et faire des recommandations sur les
choses à
inclure. C’est vraiment interessant et
apres ca je me sens tout a fait capable de mener le processus a bien par
moi-meme, dans differents contextes, donc c’est un excellent apprentissage.
On a eu des discussions passionnantes avec chacun des deux groupes (hommes
et femmes) sur le terrain. Le debut a été un peu difficile, la mentalite ici
n’est pas trop a l’entraide et a l’esprit communautaire, les reactions sont
plutôt individualistes et par consequent beaucoup de choses qui pourraient etre
faites en groupes ou en cooperatives n’ont pas lieu parce les gens preferent
attendre qu’une ONG ou le gouvernement viennne faire les choses pour eux plutôt
que de s’organiser eux-meme. Or ce n’est pas du tout l’objectif du projet… Le
gros probleme du developpement et de la dependance des populations !
Neanmoins cette « theory of change » et l’identification avec les
participants d’indicateurs pour mesurer ces changements a été tres utile en ce
sens que cela leur rappelle qu’ils sont
la clé de leur propre succès, qu’il s’agit de leur reve, pas du notre, et que
le projet est là pour les aider à aller en direction de ce rêve mais qu’au
final notre objectif est qu’ils soient capable de continuer par eux-mêmes à la
fin du projet, de construire leur capacite, pas de faire les choses a leur
place.
J’ai
quelques problemes ces derniers temps niveau management avec mon
staff: on fait des plans, on discute les choses, on prend des decisions,
on
donne une responsabilite a quelqu’un, avec une deadline, mais au final
si je ne
verifie pas de tres, TRES pres, les choses ne sont pas faites
correctement,
voire pas faites du tout. Il y a de
multiples raisons a ca, en partie culturelles, mais pas que, une grosse
quantite de boulot par rapport au nombre de staff, un project manager
completement perdu qui ne fait
absolument pas son boulot donc le field staff qui en profite, le manque
complet
d'efficacite du a une mauvaise gestion du temps par le staff qui a
enormement de mal avec toute planification qui va plus loin que le jour
meme, malgre les reunions de
planification mensuelles et les plans d’activites mensuels et maintenant
hebdomadaires, une culture de « je fais ce qu’on me dit parce que c’est
le
boss qui le dit » sans chercher a comprendre la logique derriere et sans
voir "the big picture" et sans
se rendre compte quand on commet des enormites, le manque d’innovations
et de
volonte d’innover, soit par peur que ca ne marche pas (mais la recherche
passe
par la) soit a cause de cette habitude de se dire que tout va finir par
nous
venir tout cuit dans le bec, ce qui rend le fait de faire de la
recherche
communautaire vraiment difficile parfois, et aussi un peu le fait que
les
salaires ne soient pas mirobolants et que par consequent certains se
contentent
de faire leurs heures sans vraiment se préoccuper si le travail est fini
ou
non. Bref, tout un tas de raisons (et j'en passe), qui sont surement en
partie dues au domaine
du developpement, en partie dues au Bangladesh, en partie dues a mon
equipe, en partie probablement
similaires a plein d’autres pays et metiers… Bref, je fais sans arret ce
qu’on
appelle du renforcement de capacite... Mais parfois j’ai l’impression
que ca rentre juste une oreille et
ressort par l’autre aussitôt…
Donc bien sur c’est parfois vraiment frustrant de se rendre compte qu’on
met tellement d’energie dans un projet et que les choses parfois ne
fonctionnent pas comme on le voudrait. Quand ce n’est pas le staff c’est la
situation politique et les hartals incessant, ou encore un effondrement
d’immeuble qui sappe le moral du pays entier, ou encore un cyclone, et j’en
passe. Bien sur c’est parfois stressant et fatigant de constamment replanifier,
reexpliquer, faire de la resolution de problemes les un apres les autres.
Alors
je me suis demandee, dans ces moments de grande frustration ou de
stress, qu’est-ce qui me fait aimer ce job et qui fait que je n’aimerais
pas en
changer ? Premierement je crois que tout job a son lot de frustration,
ne
revons pas, ou alors c’est probablement d’un ennui profond.
Deuxiemement, je
trouve que ce job est simplement une formidable ecole de la vie. Je
crois que
ma patience n’a jamais autant été mise a l’epreuve que durant ces deux
ans, et
bien qu’elle ait tout de meme des limites, elle s’est considerablement
developpee. Apprendre a prendre de la distance avec les choses, a
hausser les epaules et rire plutot que de s'enerver (meme si ca ne
marche pas toujours), a se preparer a toute eventualite et accepter le
fait que de toute facon rien ne se passe jamais comme prevu ici (voir
l'article TIB: This Is Bangladesh)... Il y a la tolerance, la
comprehension et l’adaptation a un mode de
pensee, un mode de fonctionnement, a une culture completement
differents… Il y a cet excitation a chaque nouvelle idee, cette
phase tellement stimulante ou le cerveau rentre en ebullition et ou on ne tient
pas en place, et puis cette satisfaction a chaque reussite, petite ou grande.
Et puis il y a cette fascination. C’est ça je crois qui définit le mieux mon
sentiment quand je passe du temps sur le terrain, et qui justifie toutes les
frustrations parfois générées par ce job, et les concessions qu’impliquent la vie a Dhaka.
Fascinée par les gens, leur personnalité, leur histoire et la façon dont ils
vivent. Fascinee par ces relations meme ephemeres qu’on peut etablir avec les
gens, parfois meme sans mots. Le sourire edente et bienveillant de cet homme,
les grands yeux expressifs et rieurs dans le visage emacie de cette minuscule
femme, et la facon dont on apprend a les connaitre… Je crois que c’est
clairement cette fascination qui m’a poussée dans ce monde du développement et
des voyages, c’est ça que je recherche, c’est ça qui me nourrit, la découverte
et la rencontre avec des personnes dont le mode de vie varie tellement, ou parfois
étonnamment si peu, d’un endroit a un autre. et tout ce qu'on apprend d'eux, sur eux, sur soi-meme, sur la vie, sur le monde...
Finalement la pomme ne tombe vraiment jamais loin de l’arbre, je me
rappelle mon père qui m’a toujours dit en me parlant de l’Afrique que ce qu’il
y avait a y decouvrir c’était les gens…
Alors, quoi sur ma bucket list ? les sherpas du
Nepal, les Himbas de Namibie, les femmes girafe de Birmanie, les papous de
Papouasie, les indiens du Bresil, les Bushmen du Kalahari, les nomades de
Mongolie, les peuples de la vallee de l’Omo en Ethiopie, les Masais du Kenya ou
de Tanzanie, les sadhus d’Inde, les aborigenes d’Australie, les pygmees du
Cameroun et puis aussi les vestiges des peuples disparus, les geants de l’ile
de Pâques, les ruines mayas et azteques, les momies egyptiennes… et puis
encore, toujours, de nouveau, les Touaregs du Niger, les Shipibos et
les chamans de l’amazonie peruvienne, les Hmongs du nord Vietnam, les
amerindiens du Canada, les musiciens Baul et les Chakmas du Bangladesh, les
moines bouddhistes du Cambodge, du Laos ou encore de Bali, les magiciens
vaudous du Togo, les cites incas et les peuples des iles flottantes du
Titicaca…
Le tresor du monde c’est les gens qui y vivent et tout ce qu'ils ont a nous apprendre ;)
et ca, ca vaut bien quelques frustrations ;)